La Condition Humaine by André Malraux

La Condition Humaine by André Malraux

Author:André Malraux [Malraux, André]
Language: eng
Format: epub, mobi
Publisher: Ebooks libres et gratuits
Published: 2011-05-05T00:11:59+00:00


Du fond de sa boutique, Hemmelrich entendait une voix qui parlait en chinois, deux autres qui répondaient. Leur timbre, leur rythme inquiet, l’avaient rendu attentif. « Déjà hier, pensa-t-il, j’ai vu se balader par ici deux types qui avaient des gueules à souffrir d’hémorroïdes tenaces, et qui n’étaient sûrement pas là pour leur plaisir… » Il lui était difficile d’entendre distinctement : au-dessus, l’enfant criait sans cesse. Mais les voix se turent et de courtes ombres, sur le trottoir, montrèrent que trois corps étaient là. La police ?… Hemmelrich se leva, pensa au peu de crainte qu’inspireraient à des agresseurs son nez plat et ses épaules en avant de boxeur crevé, et marcha vers la porte. Avant que sa main eût atteint sa poche, il avait reconnu Tchen ; il la lui tendit au lieu de tirer son revolver.

— Allons dans l’arrière-boutique, dit Tchen.

Tous trois passèrent devant Hemmelrich. Il les examinait. Une serviette chacun, non pas tenue négligemment, mais serrée par les muscles crispés du bras.

— Voici, dit Tchen dès que la porte fut refermée peux-tu nous donner l’hospitalité quelques heures ? À nous et à ce qu’il y a dans nos serviettes ?

— Des bombes ?

— Oui.

— Non.

Le gosse, là-haut, continuait à crier. Ses cris les plus douloureux étaient devenus des sanglots, et parfois de petits gloussements, comme s’il eût crié pour s’amuser — d’autant plus poignants. Disques, chaises, grillon, étaient à tel point les mêmes que lorsque Tchen était venu là après le meurtre de Tang-Yen-Ta, que Hemmelrich et lui se souvinrent ensemble de cette soirée. Il ne dit rien, mais Hemmelrich le devina :

— Les bombes, reprit-il, je ne peux pas en ce moment. S’ils trouvent des bombes ici, ils tueront la femme et le gosse.

— Bong. Allons chez Shia. » C’était le marchand de lampes qu’avait visité Kyo, la veille de l’insurrection. « À cette heure, il n’y a que le garçong. »

— Comprends-moi, Tchen : le gosse est très malade, et la mère n’est pas brillante…

Il regardait Tchen, les mains tremblantes.

— Tu ne peux pas savoir, Tchen, tu ne peux pas savoir le bonheur que tu as d’être libre !…

— Si, je le sais.

Les trois Chinois sortirent.

« Bon dieu de bon dieu de bon Dieu ! pensait Hemmelrich, est-ce que je ne serai jamais à sa place ? » Il jurait en lui-même avec calme, comme au ralenti. Et il remontait lentement vers la chambre. Sa Chinoise était assise, le regard fixé sur le lit et ne se détourna pas.

— La dame a été gentille aujourd’hui, dit l’enfant elle ne m’a presque pas fait mal…

La dame, c’était May. Hemmelrich se souvenait : « Mastoïdite… Mon pauvre vieux, il faudra briser l’os… » Ce gosse, presque un bébé, n’avait encore de la vie que ce qu’il en fallait pour souffrir. Il faudrait « lui expliquer ». Lui expliquer quoi ? Qu’il était profitable de se faire casser les os de la face pour ne pas mourir, pour être récompensé par une vie aussi précieuse et délicate que celle de son père ? « Putain de jeunesse ! » avait-il dit pendant vingt ans.



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